16 cartes
Prenez une carte Pokémon distribuée dans un musée et retournez-la dans tous les sens. Vous ne trouverez ni le nom du musée, ni son logo, ni la date de l'exposition, ni la moindre mention de la collaboration. Rien. La carte du Pikachu au chapeau de feutre gris ne dit nulle part qu'elle vient du musée Van Gogh, et les cinq cartes du Cri ne disent nulle part qu'elles ont été distribuées à Tokyo pendant l'hiver 2018.
Maintenant prenez une carte de la collaboration avec l'illustrateur Yu Nagaba. Le cartouche « Yu NAGABA × POKÉMON CARD GAME » est imprimé dans la fenêtre d'illustration, à côté du dessin, en toutes lettres. C'est la seule de ces collaborations à s'annoncer sur la carte elle-même, et cet écart n'a rien d'un hasard.
Le Cri était à Tokyo, pas à Oslo
La première chose à corriger sur ces cartes, c'est leur géographie. On lit souvent qu'elles viennent du musée Munch d'Oslo. Elles viennent du musée métropolitain d'art de Tokyo, qui a accueilli l'exposition Munch du 27 octobre 2018 au 20 janvier 2019, sous le titre « le cri de l'âme en résonance ». Les œuvres avaient traversé la moitié du globe, les cartes non.
Cinq cartes, cinq Pokémon, et un détail que peu de séries promotionnelles se permettent: cinq illustrateurs différents. Tomokazu Komiya pour le Psykokwak, Atsuko Nishida pour l'Évoli, You Iribi pour le Pikachu, Hasuno pour le Mimiqui, Hideki Ishikawa pour le Brindibou. Chacun a repeint la même toile à sa manière, et les cinq versions du ciel ne se ressemblent pas.
La chaîne de silhouettes
Dans le tableau de Munch, deux promeneurs se tiennent au fond du pont, derrière la figure qui hurle. Les cinq cartes ont gardé ces deux silhouettes, et elles s'en servent pour se relier les unes aux autres.
Sur la carte de l'Évoli, la silhouette du fond est un Psykokwak. Sur celle du Pikachu, c'est un Évoli. Sur celle du Mimiqui, un Pikachu. Sur celle du Brindibou, un Mimiqui. Chaque carte porte au loin le Pokémon de la carte précédente, si bien que la série se lit comme une file qui avance sur le pont.
Reste la première, celle du Psykokwak, qui n'a pas de prédécesseur. Elle ouvre la chaîne avec deux spectres violets aux yeux luisants, un blanc, un rose, qui occupent exactement la place des deux promeneurs de Munch. C'est la seule des cinq où les figures du fond n'appartiennent pas à la série, et c'est ce qui fait tenir l'ensemble.
Van Gogh: six illustrations, une seule carte
En septembre 2023, le musée Van Gogh d'Amsterdam fête son cinquantenaire avec Pokémon. Six illustrations sont produites, chacune d'après une œuvre de la collection. Une seule est devenue une carte à jouer.
Cette carte est devenue le contre-exemple de sa propre collaboration. Distribuée à l'achat sur place, elle a provoqué en quelques jours des files et des scènes de revente telles que le musée a interrompu la distribution en boutique pour des raisons de sécurité. La carte a fini par ressortir plus tard par d'autres canaux, mais l'épisode a durablement changé la façon dont ces opérations sont organisées.
Là encore, rien sur la carte ne permet de reconstituer cette histoire. Un acheteur qui la trouve dix ans plus tard dans un lot n'a que le numéro 085 et le nom d'un illustrateur japonais.
Yu Nagaba, la seule qui signe
La collaboration avec Yu Nagaba fonctionne à l'inverse sur tous les points. Elle ne passe pas par une institution mais par un illustrateur, elle ne dure pas le temps d'une exposition mais s'étale sur plusieurs années, et surtout elle s'affiche.
Deux ans plus tard, la série revient avec Évoli et ses huit évolutions, neuf cartes d'un coup, même traitement graphique. Le fond blanc est un choix éditorial fort dans un jeu où l'illustration remplit toujours son cadre: il laisse voir que le dessin est un dessin, et pas une fenêtre sur un monde.
Eevee#62/SV-P
Vaporeon#63/SV-P
Jolteon#64/SV-P
Flareon#65/SV-P
Espeon#66/SV-P
Umbreon#67/SV-P
Leafeon#68/SV-P
Glaceon#69/SV-P
Sylveon#70/SV-PCe que dit la carte, et ce qu'elle tait
La différence n'est pas une négligence, c'est une règle de droit. Un musée prête des œuvres et une image de marque pour la durée d'une exposition, sous une licence bornée dans le temps. Un objet qui circulera pendant des décennies ne peut pas porter une marque concédée pour trois mois. Un illustrateur, lui, apporte un style qui lui appartient et qu'il continue de signer: son nom sur la carte est la nature même de l'accord.
| Collaboration | Année | Cartes | Marque imprimée sur la carte |
|---|---|---|---|
| Musée métropolitain d'art de Tokyo, exposition Munch | 2018 | 5 | aucune |
| Musée Van Gogh, Amsterdam | 2023 | 1 | aucune |
| Yu Nagaba | 2021 puis 2023 | 10 | cartouche de collaboration dans l'illustration |
Pour un collectionneur, la conséquence est très concrète. Les cartes de musée ne sont identifiables que par leur numéro et par le souvenir de ce qui s'est passé, et ce souvenir se perd vite. Les cartes Nagaba, elles, resteront lisibles indéfiniment, parce que l'information est dans l'encre.
En 2026, le Muséum d'histoire naturelle de Londres a poursuivi la série des collaborations muséales avec une carte géante non numérotée. Elle ne porte pas davantage le nom du musée.

























